• Mathilde De Kerchove

Reportage — Beatmakers et producteurs, travailleurs de l'ombre?


En véritables maîtres du son, ils manient les synthétiseurs aussi bien que les câbles électriques, les pads et les programmes de production. Au carrefour entre le monde de la musique, de l’art et de l’électronique, ils accompagnent les rappeurs les plus connus mais se cachent aussi derrière les publicités et musiques de films qui nous restent en tête. Ils sont parfois sur scène, et très souvent dans leur studio. Bref, ceux qu’on appelle aujourd’hui les beatmakers sont de plus en plus mis en avant sur la scène musicale du monde entier. On en a rencontré trois d’entre eux et on a jasé à propos de l’avenir de cette profession, des tendances à Montréal et de leurs projets perso.



“Quand je n’ai pas de deadline pour un projet, je fais de l’exploration sur mon synthétiseur.”

C’est dans son bedstudio à Montréal-Est que Tommy Lunaire nous reçoit. Outre cet instrument, l’artiste nous présente son environnement de travail aux milles couleurs et aux dessins psychédéliques. C’est ici que ce beatmaker autodidacte de 29 ans a créé son premier single, Until I Melt, signé par le label Supersavant et sorti en mars de cette année. Et le compositeur ne s’arrête pas là, puisque quatre nouveaux sons suivront début juin, tous disponibles sur les plateformes de téléchargement. “Je sens que mon son évolue, que j’ai envie de me tourner vers des tendances plus hip-hop. On peut commencer à entendre sur cet EP des rythmiques différentes, qui tirent vers le hip-hop expérimental”, décrit Tommy. Et si cette sortie est la première officielle sous son nom d’artiste, ce faiseur de beats n’en est pas à ses débuts en matière de composition. Tommy Lunaire s’est lancé à son compte il y a cinq ans, alternant musiques de publicités, collaborations avec des artistes tels que le rappeur Willygram ou la chanteuse Félixe, et musiques de courts métrages. Parallèlement, le beatmaker réalise régulièrement des projets de “musique à l’image” pour des artistes visuels 3D. Comme beaucoup de beatmakers, le panel de savoir-faire de Tommy Lunaire est large et varié. Mais Tommy a une grande ambition, celle de rester dans la représentation visuelle de la musique. “Au début pour mon EP par exemple, je n’avais pas de vision globale de mon projet. J’avais cette chanson, Until I Melt, puis j’ai trouvé la suite et, en fait, tous ces sons vont sortir dans l’ordre dans lequel je les ai créés. C’est cette idée de trame à suivre, donner un sens de lecture que j’aime dans ma musique, un peu comme si c’était un film auditif.” Son rêve ? Faire la bande son entière d’un long métrage.


photo: Tommy Lunaire par Mathilde De Kerchove


Un désir partagé par Idhem, artiste émergeant de Montréal. À seulement 22 ans, ce talentueux compositeur a déjà impressionné la toile avec son EP “Grande Amoure” sorti en novembre 2020. Sous ce titre, cinq chansons, révélant toutes des ambiances organiques et un rythme intense. “J’ai vraiment voulu dévoiler un panel de techniques de production assez différentes, j’ai voulu montrer ce que je savais faire. Ce que j’aime dans le beatmaking, c’est ce petit côté geek car on travaille sur un ordinateur, mais il y a aussi le côté organique qui vient des sons que tu crées toi-même. je joue beaucoup avec les textures, dans toutes mes musiques. Je dirais que c’est ce qui caractérise vraiment mon son.” Et à l’occasion de la sortie de Grande Amoure, le premier clip d’Idhem est venu accompagner ce single. “Si tu arrives à ajouter à ton projet instru un petit plus pour que les gens puissent le lire, le visualiser, c’est génial. C’est donner à ceux qui m’écoutent une direction et un contexte pour ma musique. Par exemple Grande Amoure, je voulais qu’on le reçoive de manière assez froide. C’est ce que j’ai voulu faire passer dans le clip.” Pour son prochain projet prévu pour cet été, le compositeur promet cette fois quelque chose de plus chaud et de nostalgique “qui réveille les souvenirs d’été de notre enfance”.


À côté de ses créations perso, Idhem collabore aussi régulièrement avec les interprètes Josab et Dari, et prépare actuellement plusieurs featuring avec des artistes en dehors du Canada. Il y a sept ans, ce jeune artiste bourré d’ambition mettait ses premiers beats sur soundcloud. Des années, un bedstudio construit dans sa chambre et de nombreux projets plus tard, Mehdi veut définitivement poser son empreinte sur la scène des beatmakers Montréalais.


“Quand tu produis pour quelqu’un, surtout au début, tu t’adaptes, tu fais en fonction de sa voix, de son timbre, etc. Aujourd’hui, oui je veux continuer à produire pour les autres mais j’aimerais que petit à petit, on vienne me chercher pour mon son, pour mon identité musicale. Je veux que les musiciens m’identifient et viennent me proposer des collaborations pour mon univers.”



Cette situation, Felix qui est notamment compositeur pour l’artiste Les Louanges, la connaît bien. Derrière son saxo depuis 13 ans, il enchaîne les projets de beatmaking et de réalisation pour différents artistes. De Safia Nolin à Etienne Dufresne en passant par Hubert Lenoir, Les Louanges et aussi son prochain album, le musicien a de beaux mois devant lui durant lesquels il quittera peu son studio. Aujourd’hui, le saxophoniste se décrit d’ailleurs plus comme un réalisateur qu’un beatmaker. “Les artistes m’amènent des chansons et en studio on trouve ensemble le son qu’ils ont en tête pour l’accompagner. Ce n'est pas moi qui vais leur proposer un beat sur lequel ils vont chanter.” Depuis le début de sa carrière musicale, Felix a l’habitude de travailler en électron libre. En jouant du saxophone, appris à l’université de Montréal, le jeune Français a vite été invité à jouer un peu partout dans différents bands.


“À force de travailler seul pour faire mes musiques et vouloir apporter quelque chose aux musiciens qui me proposaient des collaborations, j’ai vraiment appris tout le cheminement de la création d’un son.”



Et c’est justement pour son prochain album que l’artiste prévoit de revenir aux bases du beatmaking. Dès septembre plusieurs singles sortiront régulièrement pour finalement obtenir un album sur vinyle qui sera disponible dans les shops de musique de Montréal. Le concept ? Créer des beats pour de nombreux artistes, invités à venir jouer ou chanter dessus, afin d’obtenir un élan naturel, organique sur le son créé. Les quelques noms déjà connus sont Hubert Lenoir, Laurence-Anne et peut-être, à l’international, le musicien belge Témétan. À côté de ça, Felix travaille aussi sur le prochain album de Les Louanges, qui devrait sortir début 2022. Le saxophoniste l’a par ailleurs accompagné dans la sortie de son dernier single “Pigeons” le 15 avril dernier.



Les trois artistes qu’Ic3y Mag a rencontrés ont chacun leur manière singulière de travailler et leur son est teinté de leur personnalité, toutes bien différentes. Pourtant les beatmakers se rejoignent sur un point: le bel avenir de leur profession à Montréal. “Souvent, le focus est mis sur la personne qui chante, et d’une certaine façon, ça va de soi. Mais je remarque que dernièrement, à Montréal, il y a des labels qui signent des beatmakers, qui leur octroient des studios, et les moyens de développer leurs sons”, explique Felix. Un constat partagé par Idhem qui fait confiance à la culture de Montréal. “On écoute de plus en plus juste des beats instrumental, ça rentre vraiment dans les tendances musicales ici.” Et Tommy Lunaire de conclure : “C’est 50% du travail dans une chanson, donc c’est beau qu’ici à Montréal, les beatmakers commencent à être mis en valeur, c’est logique. Il y a de grands producteurs comme Quiet Mike ou Kaytranada qui ne sont plus dans l’ombre depuis longtemps, ça annonce la couleur.”


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